Émotions au travail : et si on apprenait enfin à les nommer ?
BLR n° 62 – 08/10/2026

Par V. Jubault
Les émotions, un sujet tabou au bureau ?

Au travail, on parle volontiers d’objectifs, de résultats, de projets et de délais. Beaucoup moins de ce que l’on ressent. L’émotion y est souvent vue comme un manque de maîtrise, voire une faiblesse. Il faudrait « garder la tête froide », « rester professionnel ».
Pourtant, une émotion que l’on ignore continue d’agir en coulisses. Elle s’invite dans le ton d’un mail, dans une réunion qui se tend, dans une décision prise trop vite ou repoussée trop longtemps.
J’observe régulièrement chez les managers et les équipes que j’accompagne une grande finesse d’analyse sur leurs sujets… et un vocabulaire émotionnel qui se résume souvent à deux expressions : « ça va » et « je suis stressé ».
Pourquoi nommer ce que l’on ressent ?
Les neurosciences apportent ici un éclairage précieux. Des travaux ont montré que mettre un mot sur une émotion diminue l’activité de l’amygdale, la zone du cerveau qui déclenche nos réactions d’alerte. Nommer, c’est déjà commencer à réguler. Les Anglo-Saxons ont une formule que j’aime beaucoup : name it to tame it.

Nommer, c’est déjà commencer à réguler. (…) name it to tame it.

La chercheuse Lisa Feldman Barrett parle de granularité émotionnelle : plus notre vocabulaire est précis, mieux nous savons ajuster notre réponse. Dire que l’on est « énervé » reste vague. Se sentir agacé, frustré, blessé, découragé ou inquiet ouvre des pistes d’action très différentes.

plus notre vocabulaire est précis, mieux nous savons ajuster notre réponse.
Comment repérer ses émotions ?

Tout commence par le corps. L’émotion se manifeste physiquement avant d’être pensée. Je propose une méthode en quatre temps :
– Observer : qu’est-ce que je sens dans mon corps ? Une mâchoire serrée, une boule au ventre, une chaleur dans la poitrine, une énergie qui monte ou qui retombe ?
– Accueillir : ne pas juger ce qui est là. Une émotion n’est ni bonne ni mauvaise, elle nous renseigne ;
– Nommer : partir des grandes familles (joie, tristesse, colère, peur, dégoût, surprise) puis affiner. Suis-je en colère ou plutôt déçu ? Ai-je peur ou suis-je simplement dans l’incertitude ?
– Relier : qu’est-ce que cette émotion cherche à me dire ?
C’est souvent cette dernière étape qui fait basculer les choses.
Sauriez-vous dire quel besoin se cache derrière votre émotion ?
Marshall Rosenberg, à l’origine de la Communication Non Violente, l’a formulé très simplement : nos émotions sont les messagères de nos besoins. Une émotion agréable signale un besoin satisfait, une émotion désagréable un besoin qui ne l’est pas.
Quelques exemples que je rencontre souvent :

– La colère face à un collègue qui rend un travail en retard parle souvent d’un besoin de fiabilité ou de respect des engagements ;
– L’inquiétude avant une présentation importante révèle un besoin de sécurité ou de préparation ;
– La frustration d’être tenu à l’écart d’une décision traduit un besoin de reconnaissance et de contribution ;
– La lassitude en fin d’année exprime souvent un besoin de sens ou de récupération.
Remonter de l’émotion jusqu’au besoin, c’est là que se situe le vrai travail, car c’est le besoin qui nous indique quoi faire.
Et concrètement, dans une équipe ?

Je note que la plupart des tensions au travail ne viennent pas d’un désaccord sur le fond, mais de besoins non exprimés qui se heurtent. L’un a besoin d’efficacité, l’autre de concertation. Chacun ressent de l’agacement, chacun interprète l’attitude de l’autre, et le conflit s’installe.
Lorsque l’on apprend à dire « je me sens frustré parce que j’ai besoin de visibilité sur l’avancement du projet » plutôt que « tu ne me tiens jamais au courant », on passe du reproche à la demande. Le dialogue redevient possible. On ne raisonne plus en OU mais en ET : mon besoin ET le tien.
Pour ma part, c’est l’un des premiers leviers que j’active avec les équipes : construire un langage commun autour des émotions et des besoins. Cela demande de la pratique, mais les effets sur la qualité des relations se voient vite.

Des tensions au travail ne viennent pas d’un désaccord sur le fond, mais de besoins non exprimés qui se heurtent
Se connaître pour mieux se relier
Nos émotions sont des données, au même titre que les indicateurs d’un tableau de bord. Les ignorer revient à piloter à l’aveugle.
Reconnaître ce que l’on ressent, le nommer avec justesse, comprendre le besoin qui se cache derrière : c’est un chemin vers soi, et donc vers les autres. Plus on se comprend soi, plus on comprend les autres.

Et vous, quelle émotion avez-vous ressentie aujourd’hui ? Quel besoin vous parlait à travers elle ?

Nos émotions sont des données (…) Les ignorer revient à piloter à l’aveugle.

par Virginie JUBAULT, coach certifiée (CT Transformance) et associée, AVOCOM.


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