« Le droit dans l’entreprise n’est légitime que s’il démontre son utilité économique, sociale et stratégique. »

BLR n° 62 – 08/10/2026

Photo de couverture : Olivier Bélondrade, président du Cercle Montesquieu, secrétaire général de CCR

Par Virginie Jubault avec le concours de Nicolas Vergne et Ghislain de Lagrevol

Entretien avec Olivier Bélondrade, président du Cercle Montesquieu, secrétaire général de CCR

Avocat au barreau de Paris de 2000 à 2015, au sein des cabinets Huglo Lepage puis Clifford Chance, Olivier Bélondrade a ensuite rejoint le monde de l’entreprise, d’abord chez Coface, puis à La Banque Postale Assurances, avant d’intégrer CCR en 2023, dont il est aujourd’hui le secrétaire général. Élu le 4 juin 2026 à la présidence du Cercle Montesquieu pour un mandat de trois ans, il porte une conviction constante : la place du droit ne se plaide pas, elle se prouve.

Qu’avez-vous dû désapprendre lorsque vous avez quitté la robe pour rejoindre l’entreprise ?

Tout, car ce n’est pas le même métier. Ce que l’on attend de son avocat, c’est sa maîtrise de la règle, de sa subtilité, de sa technique, de la pratique de marché. L’entreprise attend évidemment tout cela de son directeur juridique. Mais au-delà, elle attend qu’il sache adapter les modalités de mise en œuvre de la règle de droit à la nature de l’organisation, à sa culture, à ses spécificités, à ses métiers, à son appétit au risque. Cela suppose de la connaître intimement et personne ne peut le faire mieux qu’un directeur juridique.

Le cœur du métier des juristes d’entreprise est de trouver au quotidien le barycentre entre trois exigences qui peuvent être contradictoires : le respect de la norme, la limitation du coût de sa mise en œuvre et, surtout, la capacité de l’entreprise à exercer son activité de manière compétitive. Car le coût de la norme ne se limite pas à sa seule mise en œuvre : une règle appliquée de façon sous-optimale renchérit tous les échanges qu’elle encadre et fait perdre de la compétitivité.

À quel moment cesse-t-on d’être seulement un expert du droit pour devenir un dirigeant ?

Devenir un dirigeant est un long cheminement qui suppose, de mon point de vue, qu’au moins trois conditions soient remplies : tout d’abord, il faut avoir une vision holistique ; ensuite il faut admettre que nous voyons le monde non pas tel qu’il est mais au travers d’un prisme, toujours déformant, qui est le fruit de nos expériences ; enfin, il faut savoir décider, y compris dans des zones d’incertitude et de turbulences fortes.

Le juriste n’est pas le gardien d’un temple : il est un décideur parmi d’autres


CCR est à la fois une entreprise, un réassureur public et un instrument de solidarité nationale. Laquelle de ces trois identités guide d’abord vos décisions ?

Aucune ne prime les autres, car c’est l’essence même du régime de couverture des catastrophes naturelles dont CCR est un acteur central. Le fait d’être une entreprise permet de garantir que le régime Cat-Nat soit équilibré et que le prix payé reflète la réalité des coûts, ce qui n’est pas le moindre des avantages dans le contexte actuel. Le fait d’être un réassureur public permet de mettre en place un dispositif très protecteur que beaucoup de pays étrangers nous envient. Le fait d’être un instrument de solidarité permet de protéger les plus exposés à un tarif raisonnable mais sans que cela ne se fasse aux dépens de la responsabilisation de chacun des acteurs, car chacune des parties (assurés, assureurs, CCR et l’Etat) porte une partie du risque permettant ainsi un alignement des intérêts. C’est une architecture juridique qui produit de la confiance et de l’efficacité.

La solidarité nationale peut-elle durablement résister à une géographie de plus en plus inégale du risque ?

Nous le pensons et c’est là la force du système français. Toutefois, cela ne doit pas pousser à l’inaction. Les effets du changement climatique vont se faire de plus en plus sentir, car ils vont être plus fréquents et plus intenses. C’est pourquoi nous devons collectivement accélérer sur les mesures de prévention et d’adaptation.

Pour l’anecdote, le fondement de l’action de CCR, créée en 1946 dans le même élan que la Sécurité sociale, se trouve dans le Préambule de la Constitution de 1946 qui proclame la solidarité de tous les Français devant les charges qui résultent des calamités nationales. Nous ne sommes donc pas prêts à renoncer au principe de solidarité, même dans l’adversité.

« Avoir le texte n’est que le début. Le faire vivre sera la véritable victoire. »



Après la reconnaissance de la confidentialité des consultations des juristes d’entreprise, quel est le prochain combat collectif de la profession ?

Le texte a été voté, il nous reste à le faire vivre. Restera pour les praticiens que nous sommes la mise en œuvre opérationnelle. Cela recouvre notamment organiser la traçabilité, former les équipes, organiser les systèmes d’information.

Cependant, les enjeux vont bien au-delà des aspects opérationnels. La confidentialité des avis juridiques redessine la frontière entre les fonctions juridique et conformité. En effet, pour être protégé un avis juridique doit être rédigé par un juriste d’entreprise ou par un membre de son équipe placé sous son autorité. Ainsi, le même écrit, la même alerte, la même franchise : protégé il le sera s’il vient du juriste, saisissable il le sera s’il vient de la conformité. C’est la seule différence, et elle est considérable.

Cette confidentialité est opposable au régulateur. N’est-ce pas ce qui inquiète ?

Avant toute chose, il faut rappeler que la protection octroyée par la loi n’est pas universelle. La confidentialité ne joue ni en matière pénale, ni en matière fiscale et elle s’exerce sous réserve du pouvoir de contrôle des autorités de l’Union européenne.

Sur le fond, l’objection me paraît reposer sur une conception réductrice du rôle des régulateurs. En effet, leur rôle, notamment pour les régulateurs sectoriels, est de s’assurer du bon fonctionnement du marché dont ils ont la charge ; cela ressort clairement de leurs textes fondateurs.

Le législateur ne s’y est pas trompé. En permettant aux juristes d’entreprise de peser sur les milliers de décisions quotidiennes qui font l’application réelle de la règle, en permettant aux juristes de pouvoir écrire que la solution choisie est mauvaise, que le risque est mal évalué, que la décision doit être reprise (et que ce document reste un instrument de décision, non une pièce à conviction contre l’entreprise), le législateur a privilégié, à juste titre, l’effectivité quotidienne de la règle et le développement de la culture du droit.

Si l’écrit est saisissable, il n’est pas écrit et ce qui n’est pas écrit est rarement discuté. Le legal privilege est une charge. Il ne protège pas, il oblige. C’est ce qui permet à l’alerte d’exister et donc à la correction d’intervenir avant le manquement plutôt qu’après.

Vous avez été élu pour trois ans à la tête du Cercle Montesquieu. Quel est le programme ?

Il part d’un constat : le droit économique est le parent pauvre du débat public. Lors de chaque campagne présidentielle, le droit est envisagé dans ses aspects régaliens et sociétaux. Le droit économique, lui, fait figure de grand absent. C’est cette absence que nous voulons combler. Nous avons commencé ce long périple avec les Débats du Cercle et nous allons le poursuivre tout au long du mandat avec trois chantiers.

Contribuer à faire du droit un élément de compétitivité et de souveraineté. Aujourd’hui, le droit est trop souvent perçu comme une source de contrainte, alors qu’il devrait être un élément de compétitivité. Les polémiques autour de la réglementation relative aux déclarations extra financières, de l’IA Act, de la protection des données personnelles en sont des exemples topiques. À cet égard, je suis heureux de voir que la plupart des candidats à la présidentielle présents lors de l’université du MEDEF (REF) ont mentionné la nécessité de travailler ce point.

Accompagner les directions juridiques dans leur transformation. Faire du droit un élément de compétitivité ne passe pas seulement par la refonte de la règle. Cela passe aussi par le repositionnnement de la fonction juridique. Ce sera aussi l’un des axes du prochain mandat. Les travaux de la Factory du Cercle et de la commission managers et leaders en sont de bonnes illustrations.

Porter nos idées. Les hommes et femmes de droit ont, pendant longtemps, été des acteurs clés de la vie de la Cité. Je voudrais qu’ils le redeviennent. Cela suppose de regagner de la visibilité, et de porter nos idées auprès des responsables politiques et des acteurs économiques. Là encore le Cercle sera présent pour accompagner ses membres. Nous l’avons fait avec les derniers débats du Cercle. Nous allons poursuivre avec notre plateforme présidentielle et d’autres initiatives à venir.

Vous travailliez sur la transformation numérique des directions juridiques bien avant l’essor de l’IA générative. Qu’aviez-vous vu juste, et qu’aviez-vous sous-estimé ?

Pour être tout à fait honnête, nous n’avions pas anticipé l’ampleur de ce basculement. Ce que nous avions vu juste en créant la Factory du Cercle, c’est que la technologie et le droit finiraient par se rencontrer et que les directions juridiques devraient s’approprier ces outils. Mais prétendre que nous avions anticipé l’intensité et la rapidité du choc serait présomptueux.

Chez CCR, il a été proposé à la direction juridique et conformité d’être le « poisson pilote » de l’adoption de l’IA au sein des fonctions corporate. Pour la direction juridique et conformité c’est l’occasion de montrer qu’une fonction parfois perçue comme prudente face au changement peut, au contraire, en accompagner activement la mise en œuvre, voire être leader.

« La formation initiale fabrique des techniciens. Le terrain en fait des professionnels. »,


L’IA exécute désormais les tâches par lesquelles les jeunes juristes apprenaient leur métier. Comment forme-t-on la génération suivante ?

C’est une question qui se pose aussi bien pour les juristes d’entreprise que pour les avocats, mais, plus généralement, pour l’ensemble des métiers du conseil et je vous avoue ne pas avoir la martingale. En revanche, ce dont je suis sûr c’est que la nécessité de poser les bonnes questions et d’avoir l’esprit critique resteront des besoins qui ne vont pas disparaître à court terme du fait de la montée en puissance de l’IA. Ce sont des qualités que nous devons continuer à développer et transmettre. L’IA nous permettant de dégager du temps sur des tâches désormais à faible valeur ajoutée, ce gain pourrait être réinvesti dans la formation des jeunes juristes. C’est pour moi une forme d’obligation morale de l’entreprise, mais aussi d’investissement.

Quelle conviction professionnelle avez-vous profondément changée au cours de votre carrière ?

J’ai longtemps – trop longtemps -, pensé que la qualité d’un travail juridique se mesurait à sa perfection. Or l’effort consacré doit être mesuré à l’aune de la valeur créée. Je crois désormais que cette recherche peut devenir vaine si elle retarde la décision ou empêche l’action. L’enjeu n’est pas de renoncer à l’exigence, mais de savoir placer le bon niveau de précision au bon endroit et au bon moment pour être efficace.

Votre définition du pouvoir ?

L’important n’est pas le pouvoir, mais l’usage qu’on en fait. Il ne vaut que s’il sert une cause : celle de l’entreprise, celle du droit. Un pouvoir qui ne sert que celui qui le détient n’est pas un pouvoir, c’est un privilège. Et tout privilège finit par être contesté. 

Quels sont vos alliés ?

Mes alliés sont tous les hommes et femmes de bonne volonté qui m’entourent aussi bien dans mon activité professionnelle qu’au sein du Cercle Montesquieu. J’aime le travail d’équipe, l’intelligence collective, grandir grâce aux autres, aller plus loin.

Comment votre rapport à l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée a-t-il évolué ?

Cela demeure mon plus grand défi. Il me reste quelques années encore pour m’améliorer.

EN BREF — Le Cercle Montesquieu

Le Cercle Montesquieu réunit plus de 550 directeurs juridiques, directeurs de la conformité et secrétaires généraux d’entreprises. Olivier Bélondrade, jusque-là vice-président et co-fondateur de la Factory du Cercle, en a été élu président le 4 juin 2026 pour un mandat de trois ans.

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