Laurent Godfroid : un expert en droit de la concurrence face aux géants du numérique
BLR n° 50 – 15/05/2025
Photo de couverture : Laurent Godfroid
Laurent Godfroid est associé au sein de l’équipe « Concurrence » du cabinet Gide à Bruxelles. Fort de plus de 25 ans d’expérience, il représente ses clients devant la Commission européenne, la Cour de Justice et l’Autorité française de la concurrence.
Installé à Bruxelles depuis 1998, il a rejoint Gide en 2003 après des expériences chez Cleary et Linklaters. Son parcours est guidé par une véritable passion pour le droit, née après son bac B généraliste à 18 ans. « Le droit ouvre toutes les portes », lui avait conseillé son père, avocat devenu capitaine d’industrie. Aujourd’hui, il poursuit son idéal de justice à l’échelle européenne, convaincu que le droit de la concurrence garantit que « tout le monde joue avec les mêmes règles du jeu » dans un espace où cohabitent différentes cultures.
Laurent conseille notamment la SNCF dans le dossier d’aide d’Etat impliquant Fret SNCF, défend les producteurs européens de cloud computing face à Microsoft et des comparateurs de prix face à Google.
Plongée dans l’univers de cet avocat qui a accepté de mettre de côté ses dossiers pour nous raconter son itinéraire, entre anecdotes professionnelles et fragments d’histoire personnelle.
Votre job description ?
En tant qu’avocat spécialisé en droit de la concurrence, mon quotidien consiste à accompagner les entreprises lors de leurs projets de fusion. J’aide à démontrer à la Commission européenne que ces « mariages » ne présentent pas de risques pour les concurrents et les consommateurs. Ces mariages peuvent contribuer, sans risques, à nourrir un progrès sociétal, comme la fusion d’Eurostar et Thalys.
Je travaille également sur des dossiers concernant les entreprises en position dominante, celles qui sont devenues trop puissantes sur le marché et qui ne respectent pas les règles du jeu – comme Google et Microsoft – empêchant ainsi le développement d’une concurrence saine.
Une autre partie de mon activité consiste à conseiller mes clients sur tous les aspects liés aux aides d’État, que ce soit pour aider mes clients comme Fret SNCF, à les obtenir ou, au contraire, pour les contester s’agissant de leurs concurrents.
Pourquoi avez-vous choisi le droit ?
Pour être honnête, ma vocation est un peu tardive. Elle date de l’obtention de mon bac. Mon père, d’abord avocat puis banquier et capitaine d’industrie, m’a dit que le droit ouvrait toutes les portes. Il avait raison.

Le droit européen a notamment pour vocation de faire vivre ensemble des peuples et des entreprises qui ont des cultures différentes et préserver la paix.
J’ai eu cette prise de conscience que le droit est le reflet même de notre existence dès la première année de droit. Cela m’a plongé dans les troubles du voisinage, le mariage, les fiançailles, le divorce, le droit pénal, la vie politique dans sa dimension citoyenne et l’histoire du droit pour mieux comprendre d’où viennent ces règles de vie.
Aujourd’hui, c’est l’international qui me fascine. Le droit européen a notamment pour vocation de faire vivre ensemble des peuples et des entreprises qui ont des cultures différentes et préserver la paix. En droit de la concurrence, on s’assure que tout le monde joue avec les mêmes règles du jeu, que tout le monde ait les mêmes moyens de réussir.
Quels enjeux d’avenir pour votre profession ?
Si l’Intelligence Artificielle fait couler beaucoup d’encre, je préfère attirer l’attention sur un problème plus structurel : la complexification excessive du droit.
Je constate que nous avons atteint un point critique où « trop de droit tue le droit ». Les décisions des autorités de concurrence s’étendent désormais sur plusieurs centaines de pages, d’une technicité souvent décourageante. Ce n’est généralement qu’au niveau de la Cour de justice que l’on retrouve enfin une volonté saine de synthèse. Les arrêts, plus concis et moins complexes, permettent de retrouver une réelle lisibilité, indispensable en termes de sécurité juridique.

La qualité du droit ne se mesure pas au volume de pages produites, mais à sa capacité à être compris et appliqué par ceux auxquels il s’adresse.
L’enjeu majeur pour notre profession dans les années à venir devrait être de revenir à l’essentiel. Je suis convaincu que nous pouvons faire tout aussi bien en étant plus simples et plus concis. La qualité du droit ne se mesure pas au volume de pages produites, mais à sa capacité à être compris et appliqué par ceux auxquels il s’adresse.
Les qualités essentielles d’un avocat ?
La réactivité s’impose aujourd’hui comme une exigence fondamentale. Dans une société où les réseaux sociaux et les moteurs de recherche nous habituent à obtenir des réponses en une demi-seconde, les clients attendent également de leur avocat une réactivité importante. Je dois être capable de répondre rapidement à toutes sollicitations, mais surtout en apportant une valeur ajoutée qu’Internet ne peut fournir.

Identifier précisément les obstacles qui se dresseront inévitablement et proposer des moyens concrets de les surmonter fait partie intégrante de ma mission.
Par ailleurs, mon rôle ne se limite pas à appliquer froidement le droit. Je dois offrir à chaque client une analyse stratégique complète qui anticipe les risques potentiels tout en traçant clairement le chemin vers la solution. Identifier précisément les obstacles, qui se dresseront inévitablement, et proposer des moyens concrets de les surmonter fait partie intégrante de ma mission. Cette approche exige de réfléchir ab initio à chaque dossier, en retournant aux principes fondamentaux du problème dès son origine.
Enfin, je dois être capable d’identifier le point clé d’un dossier – celui qui résonne profondément avec le sens de la justice – et convaincre le régulateur ou les magistrats que c’est précisément ce point qui doit guider leur décision, parfois même lorsque le droit strict ne semble pas aller dans cette direction.
Le client idéal pour vous ?
Le client idéal est celui avec qui je peux véritablement construire une stratégie commune. L’élément fondamental de cette relation réside dans sa capacité à me fournir des faits substantiels. Plus j’ai de matière entre les mains, plus je deviens efficace pour obtenir des résultats concrets.

Je constate que mes plus grandes réussites professionnelles surviennent lorsque les dirigeants et directeurs juridiques s’impliquent pleinement dans les dossiers stratégiques.
Ce client idéal possède cette faculté précieuse d’aller chercher les informations pertinentes au sein de son organisation. Sans ces données essentielles, mon expertise juridique perd considérablement en impact.
Je constate que mes plus grandes réussites professionnelles surviennent lorsque les dirigeants et directeurs juridiques s’impliquent pleinement dans les dossiers stratégiques. Ces victoires décisives naissent quand ils acceptent de courir à mes côtés ce qui s’apparente parfois à un véritable triathlon juridique.
Les profils idéaux pour bosser avec vous ?
J’ai la chance de travailler avec une équipe qui incarne les qualités essentielles que je recherche. Je mettrai en première position la curiosité intellectuelle, cette volonté d’aller vraiment chercher et rechercher tout ce qui peut être pertinent pour trouver une solution, que ce soit pour défendre ou attaquer. Et pas seulement dans le secteur du droit.
L’abnégation est également fondamentale – cette capacité de résistance et de travail ne peut pas être forcée. Il faut en avoir envie.
La joie de vivre et le sens de l’humour. Car c’est précisément cette légèreté d’esprit qui permet de traverser les moments d’intense exigence. Je valorise énormément cet épanouissement au travail et ce sourire qui, loin d’être accessoires, deviennent le carburant essentiel de notre persévérance collective.
Trois personnes/personnalités avec lesquelles vous aimeriez dîner ? (célèbres ou pas, fictives ou pas, vivantes ou pas)
J’aimerais accueillir Jésus, cet homme qui a marqué l’histoire dans tous les sens du terme. Le moins que l’on puisse dire est qu’il a laissé une trace indélébile dans notre monde. Ce serait fascinant de l’entendre parler de son expérience, de la résurrection, de comprendre sa vision et d’écouter directement ses enseignements.
Margaret Thatcher figurerait également parmi mes invités. Elle a réussi en Angleterre à imposer ses réformes libérales, avec des conséquences allant presque jusqu’à la guerre civile. Je souhaiterais rencontrer cette Dame de Fer pour comprendre ce qui l’avait amenée à considérer que ses décisions difficiles engendreraient un bien pour son pays et ses citoyens.
Enfin, j’inviterais Jean-Paul Belmondo, cet acteur qui m’a fait rire et pleurer dans ses films, en particulier dans L’As des As, et pour la joie qu’il m’a donnée à de nombreuses reprises.
Qu’est-ce que vous aimeriez faire différemment dans votre vie quotidienne ?
Rien ! J’ai changé de vie il y a 4 ans. A force de réflexions et d’actions, la vie m’a amené là où je voulais être. Je suis avec une femme que j’aime et qui m’aime, entouré de mes 3 enfants dont ma dernière fille qui a 6 mois. J’ai la chance d’exercer un métier qui me passionne au sein d’un cabinet dont je suis fier d’être associé, avec une équipe et des clients formidables qui me font confiance et avec qui je travaille en toute intelligence.
Votre meilleur conseiller ?
Mon père et ma femme. Ils ne sont peut-être pas les conseillers idéaux en toutes circonstances, mais c’est auprès d’eux que je trouve les meilleures solutions. Nos échanges m’éclairent, même quand je choisis finalement une voie différente de celle qu’ils me suggèrent.
Quel autre métier auriez-vous fait si vous n’aviez pas été avocat ? Quel autre métier auriez-vous choisi ?
Si j’avais pris une autre voie professionnelle, je me serais tourné vers l’immobilier. J’aime les belles choses et l’architecture. Ce qui me séduit dans ce métier, c’est cette alchimie unique : créer une transaction où chacun y gagne. Le propriétaire qui se libère avec profit, le nouvel occupant qui entame un chapitre prometteur, et moi qui orchestre cette rencontre. J’y vois une profession alliant sens esthétique et impact positif sur des décisions qui transforment des vies.
Le livre que vous auriez aimé écrire ?
« La nuit des temps » de Barjavel. Il y déploie une écriture remarquable dans un récit singulier qui résonne encore parfaitement avec les défis des civilisations et de l’amour.
Le livre que vous lisez actuellement ?
« La grande illusion – Journal secret du Brexit » de Michel Barnier. Un témoignage saisissant à plusieurs niveaux. On y retrouve le concept de la liberté d’autodétermination d’un peuple, le choix d’un peuple de choisir son avenir mais qui peut être floué par des politiques malintentionnées. Ce livre révèle la précieuse contribution européenne pour chaque nation membre et citoyen. Barnier a brillamment uni les capitales du continent tout en tenant tête aux Britanniques pour négocier une séparation avantageuse. Une lecture indispensable, surtout pour les eurosceptiques.
Propos recueillis par Florence Henriet, rédactrice en chef de la Business & Legal Review.


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