Un autre regard sur ce que les désaccords peuvent apporter aux organisations

Photo de couverture, Corinne Brenne, Terre d’Accord

Toutes les trois semaines, une personnalité des sciences humaines est choisie pour donner sa vision de « la part de l’humain » dans la réussite de projets professionnels en lien avec l’actualité économique et juridique.


Cette semaine, Virginie Jubault nous fait part de sa deuxième interview avec Corinne Brenne de Terre d’Accord un lieu de régénération et d’émergence de nouveaux accords avec la vie.

Nous vivons une période difficile où les sources de conflits, nombreuses au demeurant, semblent exacerbés dans les cabinets. Dans une interview précédente, nous avons mis l’accent sur l’importance de mettre en place l’état de calme intérieur pour les équipes ou les individus les composant, avant de tenter de traiter les situations elles-mêmes. Car cet état de calme est le seul qui nous permette d’accéder aux incroyables ressources cognitives adaptatives qui nous ouvrent le champ des possibles.  Cette fois-ci, nous aimerions partager avec vous un autre regard sur la fonction du désaccord au sein des organisations. Un regard, un détour, qui, quand on s’y entraîne, nous permet de s’appuyer sur les lignes de tension existantes pour faire émerger de nouvelles façons de penser et d’agir ensemble qui soient moins figées, plus souples et plus vivantes.  

En quoi ce regard que tu proposes est-il différent de la prise de recul ou de l’exploration des avantages et inconvénients des différentes options en jeu ?

Toutes ces approches sont basées sur le fait de regarder ailleurs et au-delà de la situation existante pour faciliter l’émergence de pistes nouvelles. Par exemple, lors du recrutement d’un profil spécialisé en informatique, certains sont favorables à intégrer la personne dans une unité qui fait de la santé pour enrichir cette offre, tandis que d’autres veulent profiter de cette ressource pour créer une unité spécialisée dans l’informatique. On peut partager les avantages et inconvénients de chaque option.  Et pour que la « bascule cognitive » soit encore plus efficiente et que nos automatismes de conformité, certitude, simplification ainsi que nos raisonnements moralisateurs cèdent le pas, nous pouvons bien sûr appréhender ces options en se mettant dans « la peau » de ceux qui ne pensent pas comme nous.

Mais ensemble nous pouvons aussi considérer que chaque option défendue dans cet affrontement constitue une part de ce qui met l’organisation en mouvement de façon plus profonde.

Corinne Brenne

Oui mais n’est-ce pas là la bataille des anciens contre les modernes, des conservateurs contre les progressistes ?

Tu as raison de pointer cette catégorisation des positions des uns et des autres qui pourrait ressembler à ceci : d’une part, ceux qui sont pour la transformation du cabinet en phase avec l’environnement, la data, l’automatisation… et d’autre part, ceux qui sont pour la conservation de ce qui a bien fonctionné jusque-là, les valeurs sûres qui font la rentabilité actuelle. Mais derrière ces positions, on peut voir se profiler un autre mouvement plus profond qui vient remettre en question les frontières même entre les entités, et d’autres manières de s’organiser, moins clivées, moins taylorisées, plus souples, plus coopératives, plus complexes. En fait, derrière les positions exprimées, on peut s’apercevoir que chacun tient une partie de ce qui est dans un mouvement de l’évolution des modes de pensée et d’action.  Je parle d’évolution car les organisations sont constituées d’êtres humains et sont donc elles-mêmes vivantes.  Dans ce mouvement de l’évolution, nous allons bien sûr reconnaître que certains tiennent des positions de remise en cause de l’existant (il ne faut plus faire comme cela, c’est du passé, c’est rétrograde, cela empêche d’aller de l’avant), alors que d’autres vont tenir à l’existant. Mais c’est justement cet affrontement qui permet une « érosion » des façons de penser et d’agir figées dans des modèles basés sur la séparation des frontières entre les entités. C’est la même bataille qui nourrit petit à petit d’autres façons de travailler ensemble. Je pense notamment à notre exemple « des formes de coopération, d’ajustement réciproque entre des entités, des profils rattachés à deux entités, constituant ainsi une unité informatique commune avec les autres entités, etc. ».

Terre d’Accord

Dans ces situations d’affrontement, que peut-on se dire pour s’aider réciproquement ?

Nous pouvons considérer nos discordances comme favorisant la rencontre entre trois lignes de forces antagonistes ET complémentaires : celles qui participent à l’érosion, au délitement des anciennes façons de fonctionner et celles qui poussent à l’émergence de formes de pensée et d’action nouvelles, régulées par celles qui tiennent l’existant en place.

J’ai accompagné récemment un jeune associé d’un bureau national d’un grand groupe américain. Dans le bureau national, la pratique habituelle veut que le client appartient à celui qui a ouvert le compte historiquement avec toutes les ambiguïtés que cela comporte. Du coup, quelle que soit la pratique qui s’exerce, la totalité des chiffres d’affaires réalisés est rattachée à l’associé ayant ouvert le compte. Depuis quelque temps, les managing partners américains poussent pour que ces pratiques changent, car ils sont confrontés à une guerre des talents et veulent aussi fidéliser les jeunes associés. Dans le bureau national, un appel d’offres conséquent concernant un compte très important est remporté dans un domaine d’expertise qui n’est pas celui du managing partner.

Les avis divergent pour définir qui a permis de remporter l’appel d’offres :  le managing partner grâce à ses relations de proximité avec le responsable de l’appel d’offres ou l’équipe de jeunes associés spécialisés de plus en plus reconnus ? Quelque chose essaye de se faire entendre, ce n’est plus le JE qui a gagné mais le NOUS qui avons réussi ensemble. Mais le système figé de répartition du chiffre d’affaires vient faire obstacle à cette nouvelle façon d’envisager les choses. Et là, il y a une tension qui va dégénérer en conflit un peu fortuitement quand un associé de l’équipe va ouvrir le nouveau dossier en son nom propre. Avec cet associé, il a été apaisant et nourrissant de considérer que chacun jouait son rôle dans le conflit pour que ce bureau puisse trouver un nouveau point d’équilibre avec plus de considération pour le travail en équipe, une meilleure répartition des chiffres d’affaires voire de la gouvernance.

Cette compréhension de la situation comme un moyen de faire émerger une nouvelle voie de travail en commun a permis à chaque acteur de faire un pas pour dénouer les tensions et ouvrir un dialogue sur la coopération entre les anciens et les jeunes.

Corinnne Brenne

L’autre aspect très fructueux de cette approche des désaccords est qu’il resitue les individus impliqués comme acteurs d’un monde en mutation car cette situation était totalement spécifique à cette organisation a priori.

Lors de prochains conflits et affrontements, changez de regard et tentez de lire ces états comme la source d’un terreau fertile pouvant faciliter l’émergence de nouvelles façons de travailler ensemble.

Corinne Brenne

Observez ce qui est :

  • ce qui est en train de s’éroder (voies connues, statiques, clivantes) ;
  • ce qui tient l’existant pour que le mouvement de déconstruction ne soit pas trop brutal ;
  • et ce qui émerge d’une dynamique autre, vivante et cocréatrice nourrissant par la méthode des essais erreurs et des tâtonnements de nouvelles façons de gouverner / travailler ensemble, propres aux personnes en place et à l’organisation concernée.

Tout en sachant que ce nouveau point d’équilibre retrouvé ne le sera que jusqu’au prochain mouvement car dans la vie, tout est mouvement.

Corinne Brenne accueille aussi les équipes en Terre d’Accord, lieu d’émergence d’une façon de vivre accordée à l’Intelligence du Vivant, lieu co-créé avec son mari le sculpteur Robert Arnoux en Normandie. Et là, elle guide des temps de rencontre avec tous les éléments de la nature ainsi qu’avec la communauté d’une soixantaine de sculptures façonnées par les mains de Robert. Cette œuvre qui peuple le parc paysagé de deux hectares nous immerge dans une humanité où chacun est accordé avec lui, les autres et la nature. Ces temps de connexion à l’intelligence du vivant rythment les temps de travail de l’équipe pour son plus grand bénéfice.

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