Laurent FABIUS : « Le droit, l’une de mes longues passions »
BLR n°56 – 29/01/2026
Photo de couverture : Laurent FABIUS
Quelle première question aimeriez-vous qu’on vous pose ?
« Qu’allez-vous faire ? »
J’ai quitté le Conseil constitutionnel après l’avoir présidé pendant neuf ans. J’entends cependant demeurer très actif. Je suis désormais membre du Conseil de surveillance de Meridiam, et je reste profondément attaché à la question environnementale et climatique depuis que j’ai préparé et présidé la COP 21/Accords de Paris.

Vous connaissez ma longue passion pour le droit et la résolution des différends internationaux et nationaux, que je vais continuer de pratiquer. J’ai été nommé par la France arbitre auprès du CIRDI
Vous connaissez ma longue passion pour le droit et la résolution des différends internationaux et nationaux, que je vais continuer de pratiquer. J’ai été nommé par la France arbitre auprès du CIRDI pour une durée de six ans et je viens de rejoindre Equanim International en tant que membre de son Conseil stratégique international et médiateur.
Je souhaite enfin consacrer du temps à une vieille passion : la peinture. Après le succès de ma première exposition à Shanghai (« Vers l’idéal », en octobre 2025), je prépare une nouvelle exposition, cette fois à Paris, au mois de juin.

Avec votre parcours au sommet de l’État, pouvez-vous nous dire quel regard vous portez aujourd’hui sur les principaux risques juridiques et économiques auxquels les entreprises sont confrontées ?
Depuis mes premières fonctions ministérielles, et celles de Premier ministre, le monde a profondément changé. Aujourd’hui, la vitesse et l’adaptation sont devenues un moteur de nos sociétés. Tout évolue à un rythme accéléré, et la réglementation n’échappe pas à cette dynamique : elle est sans cesse remise en question, au point que l’instabilité est devenue presque permanente. Les injonctions contradictoires se multiplient au plan national, tandis que l’échiquier international se fragmente et se polarise. J’ai coutume de dire que nous assistons à un véritable jeu permanent et collectif de « chamboule-tout ». A ce phénomène s’ajoute la juridicisation de notre société, en partie causée par le développement de nombreux nouveaux droits, qui conduisent à une remise en cause des écosystèmes économiques et sociaux existants, alors que la justice ne dispose pas de moyens suffisants pour répondre à ce phénomène.

Tout évolue à un rythme accéléré, et la réglementation n’échappe pas à cette dynamique : elle est sans cesse remise en question, au point que l’instabilité est devenue presque permanente.
Diriger dans ce contexte et définir une trajectoire relèvent donc d’un exercice à la fois agile et délicat, tant pour les acteurs privés que pour les acteurs publics, qui en subissent des conséquences.
La puissance publique a tendance à être perçue par l’opinion comme agissant « trop » ou « pas assez » et ce quel que soit le sujet. A cela s’ajoute un sentiment généralisé de dégradation du niveau du débat public et de la vie démocratique.

A cela s’ajoute un sentiment généralisé de dégradation du niveau du débat public et de la vie démocratique. Et cet affaiblissement des pouvoirs publics et de l’exécutif devient préjudiciable pour les entreprises
Et cet affaiblissement des pouvoirs publics et de l’exécutif devient préjudiciable pour les entreprises. Pour autant, je note que les dirigeants d’entreprises et les entreprises elles-mêmes bénéficient aujourd’hui en général d’une image bien plus favorable que dans les années 1980. C’est une bonne chose, même s’il reste encore beaucoup à faire pour assurer une meilleure connaissance des mécanismes économiques dans l’opinion.
Les pouvoirs publics et les entreprises, dans la construction de la norme, doivent-ils mieux coopérer ? Si oui, quels conseils souhaiteriez-vous donner aux acteurs ?
L’évolution que je viens d’évoquer amène à une conclusion naturelle : la coopération entre pouvoirs publics et entreprises doit être renforcée, notamment dans la construction de la norme. Celle-ci répond, en effet, à une évolution profonde de notre environnement économique, social et politique, désormais marqué par une complexité et une rapidité croissante.

La coopération entre pouvoirs publics et entreprises doit être renforcée, notamment dans la construction de la norme. Celle-ci répond, en effet, à une évolution profonde de notre environnement économique, social et politique, désormais marqué par une complexité et une rapidité croissante

Dans ce contexte, la seule agilité ne suffit plus : dirigeants publics et privés doivent aussi apprendre à mieux se connaître et à travailler ensemble.
Cela implique de créer des espaces de rencontre et d’échange, non seulement pour mieux comprendre les réalités présentes, mais aussi pour penser collectivement au futur et anticiper les transformations à venir.
Une telle coopération permettrait aux pouvoirs publics, comme aux entreprises de gagner en efficacité, tout en renforçant leur exemplarité éthique, au bénéfice de l’ensemble du pays et de ses citoyens.

Dirigeants publics et privés doivent aussi apprendre à mieux se connaître et à travailler ensemble (…) non seulement pour mieux comprendre les réalités présentes, mais aussi pour penser collectivement au futur et anticiper les transformations à venir.
L’action collective apparaît d’autant plus indispensable que les grands enjeux contemporains ne peuvent plus être appréhendés de manière isolée. Ils sont à la fois internationaux, interdisciplinaires et intergénérationnels, ce qui rend obsolètes les logiques en silos. Pourtant, ces cloisonnements persistent, y compris au sein même des organisations, au détriment de l’efficacité.

Les grands enjeux contemporains ne peuvent plus être appréhendés de manière isolée (…) ce qui rend obsolètes les logiques en silos. Pourtant, ces cloisonnements persistent…
La construction de la norme en est une illustration frappante : le Parlement légifère, puis le gouvernement réglemente, chacun cherchant à se prémunir contre les risques d’interprétation. Les parlementaires tendent ainsi à sur-préciser la loi, tandis que l’exécutif entre dans un niveau de détail visant à encadrer le juge. À cet empilement s’ajoute la norme européenne, contribuant à un véritable mille-feuille réglementaire qui complexifie l’action publique et privée sans en améliorer l’efficacité.
Dans ce contexte, une meilleure coopération ne passe pas nécessairement par la création de nouveaux dispositifs formels, mais plutôt par des échanges plus spontanés et continus entre acteurs.
Elle suppose également un effort inscrit dans le temps long, notamment à travers un système éducatif capable de doter les citoyens d’une culture économique et juridique plus solide, condition essentielle à un débat public éclairé et à une action collective plus efficiente.

Dans ce contexte, une meilleure coopération ne passe pas nécessairement par la création de nouveaux dispositifs formels, mais plutôt par des échanges plus spontanés et continus entre acteurs
Enfin, la circulation entre les sphères publique et privée devrait être facilitée, afin de favoriser une meilleure compréhension mutuelle des contraintes et des responsabilités de chacun. Cette fluidité reste aujourd’hui entravée par une confusion croissante entre l’exigence légitime de transparence et une forme de suspicion ou de voyeurisme qui s’avère, à terme, contre-productive.
Quelle compétence jugez-vous utile aujourd’hui pour bien décider ?
Beaucoup de compétences sont nécessaires, mais je citerai en particulier le sens du temps. En France, nous consacrons pas mal d’énergie à la réflexion préalable et à la décision elle-même, mais trop rarement à l’évaluation des décisions prises.

Beaucoup de compétences sont nécessaires, mais je citerai en particulier le sens du temps
Or, une décision est rarement totalement bonne en soi : elle peut l’être en fonction du moment où elle est mise en œuvre.
Il faut savoir percevoir le bon tempo, sentir quand agir, et accepter d’ajuster ensuite.
Pourquoi n’écrivez-vous pas vos mémoires ?
La rédaction de mémoires me semble trop subjective pour prétendre à être dans le vrai, en ce que le regard rétrospectif altère trop souvent la vérité des faits. Lorsque nous revenons sur un événement passé, nous le réinterprétons à la lumière de nos connaissances actuelles ; nous lui prêtons des intentions, des raisons et une rationalité qui n’étaient pas celles du moment.
Le fait s’en trouve transformé. Lorsque je connais bien les personnages et les références d’une situation, je retrouve rarement dans les biographies d’hommes politiques sur cette époque, même s’ils sont de toute bonne foi, la vérité des faits. Le philosophe Bergson parle quelque part de « l’illusion rétrospective du vrai ». Il a raison.

* Propos recueillis par Virginie JUBAULT et Ghislain de LAGREVOL.







