Louise Rials : de la robe d’avocate aux défis africains chez Danone

BLR n° 51 – 12/06/2025

Photo de couverture : Louise Rials

temps de lecture 3 minutes

Louise Rials a passé treize années en cabinet d’avocats d’affaires avant de rejoindre Danone en 2017, assez longtemps pour maîtriser l’art du billable hour, mais pas suffisamment pour s’y résigner à vie. Spécialisée en droit des affaires, elle a débuté chez Vivien & Associés après un stage effectué auprès de Nicolas Vivien, son ancien professeur de Sciences Po, puis a rejoint Latham & Watkins pendant trois ans, jonglant entre fusions-acquisitions et LBO tout en commençant à développer une clientèle personnelle. De retour chez Vivien et associée à partir 2015, elle ressent rapidement le besoin d’évoluer au-delà du conseil juridique traditionnel, cette frustration de raccrocher le téléphone sans pouvoir suivre ses dossiers jusqu’au bout.

Elle troque le conseil contre l’aventure Danone en 2017, pour rejoindre l’équipe juridique, gérant d’abord les joint-ventures, avant de prendre la direction juridique Afrique fin 2019 puis, également, par la suite les affaires publiques. Fini les opérations en vase clos : réglementaire, advocacy, affaires publiques, elle embrasse désormais tous les aspects du métier au-delà des aspects plus traditionnels du juridique et de la compliance.

Aujourd’hui, Louise Rials, en tant que directrice juridique et affaires publiques Afrique, supervise onze collaborateurs directs répartis entre la région lyonnaise, l’Afrique du Sud, la Côte d’Ivoire et le Kenya, un défi logistique qui s’articule entre réunions Teams et une semaine par mois sur le terrain. Son équipe multiculturelle comprend des profils variés, des juristes mais également dans l’équipe règlementaire, une docteure en chimie organique et une pharmacienne.

Quels sont les principaux défis juridiques spécifiques au marché africain que Danone doit affronter aujourd’hui ?

L’environnement juridique africain est très divers avec autant de systèmes juridiques et règlementaires que de pays. Cette hétérogénéité rend le terrain particulièrement complexe quand on est présent dans quarante pays africains avec des produits hautement réglementés et exige une certaine adaptabilité.

J’adapte donc nos stratégies juridiques globales avec une approche pays par pays, un défi permanent qui exige patience et expertise locale approfondie

On assiste bien à l’émergence de systèmes juridiques et judiciaires transnationaux, notamment avec l’OHADA et les règlementations communautaires des différents espaces économiques régionaux (CEDEAO, UEMOA, CEMAC, etc.) pour citer les principaux espaces économiques où nous sommes présents. Mais l’effectivité de ces règles supranationales reste parfois partielle ou incertaine. L’autre défi majeur pour la planification de nos opérations réside dans la difficile accessibilité des normes de droit et de la jurisprudence, ce qui limite la prévisibilité des administrations et des juridictions.

J’adapte donc nos stratégies juridiques globales avec une approche pays par pays, un défi permanent qui exige patience et expertise locale approfondie. L’exercice est prenant mais peut devenir source d’innovation dans la structuration de nos activités.

Quels sont vos rapports avec les autorités de régulation locales et comment établissez-vous un dialogue constructif ?

L’établissement d’un dialogue constructif avec les autorités de régulation se fait sur du long terme et repose essentiellement sur nos relais locaux. Ces interlocuteurs privilégiés proviennent de mes équipes réglementaires, des équipes médicales ou encore de nos distributeurs et prestataires sur le terrain. Cette approche locale est indispensable compte tenu du niveau d’expertise, en particulier pour des produits sensibles comme le lait infantile où aucun compromis n’est possible, et de connaissance du terrain requis.

Nous participons activement quand elles existent aux associations professionnelles (catégorielles ou pas) aux côtés d’autres industriels pour maintenir un dialogue permanent avec les institutions. Cette présence nous permet de rester informés des évolutions réglementaires et de faire entendre notre voix.

L’établissement d’un dialogue constructif avec les autorités de régulation se fait sur du long terme et repose essentiellement sur nos relais locaux

La complexité réglementaire varie considérablement d’un pays à l’autre, par exemple en matière d’homologation de nos produits de nutrition infantile ou de communication à leur sujet. Le défi consiste à identifier des dénominateurs communs entre les différents pays pour harmoniser nos emballages ou pour communiquer sur nos produits. Cette mission mobilise d’ailleurs l’essentiel de mes équipes, principalement spécialisées dans le domaine réglementaire, car c’est là que se joue notre capacité à opérer efficacement sur le continent africain.

Comment votre département juridique collabore-t-il avec les autres directions (marketing, production, RH) ?

Chez Danone, la fonction juridique, réglementaire et compliance, sous la direction de Christine Flamand, est intégrée au secrétariat général aux côtés des affaires publiques et de la communication, sous la direction de Laurent Sacchi. Cette organisation favorise une approche transversale des enjeux.

Chaque Business Unit dispose d’un secrétaire général au sein de son comité de direction. Pour la région Afrique, qui compte cinq BU distinctes, je siège au comité de direction de « Danone Nutricia Africa », la BU responsable de l’export de le nutrition infantile et médicale dans une quarantaine de pays africains. Cette position me permet d’être impliquée en amont dans toutes les décisions stratégiques et opérationnelles.

Cette intégration directe dans les instances décisionnelles garantit que les considérations juridiques et règlementaires sont prises en compte dès la conception des projets de croissance.

Parallèlement, je viens au soutien et anime les équipes de secrétariat général des autres BU africaines, pilote les sujets transversaux (multi locaux ou continentaux), supervise les aspects juridiques des joint-ventures et suis membre des instances de gouvernance régionale du groupe. Cette double casquette, membre du codir d’une

BU et coordinatrice continentale, me positionne à l’interface entre les enjeux locaux et la stratégie globale du groupe en Afrique. Cette intégration directe dans les instances décisionnelles garantit que les considérations juridiques et réglementaires sont prises en compte dès la conception des projets de croissance.

Quelles sont les évolutions législatives récentes en Afrique qui vous semblent les plus significatives ?

Le traité de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) porte beaucoup d’espoirs de la part des entreprises privées qui produisent en Afrique. Cette initiative permettra de dynamiser le commerce intra-africain et donc développer les chaînes de valeur africaines. L’accélération de sa mise en œuvre est cruciale pour débloquer les investissements multinationaux et permettre à l’Afrique de servir ses propres marchés. Actuellement, les importations depuis l’Europe ou l’Asie peuvent être plus évidents que les échanges intra-africains. Pour Danone, l’opérationnalisation de la ZLECAf pourrait faciliter l’expansion régionale et l’optimisation des opérations sur le continent.

Actuellement, les importations depuis l’Europe ou l’Asie peuvent être plus évidents que les échanges intra-africains.

En tant qu’ancienne avocate d’affaires, qu’est-ce qui vous a le plus surpris dans la transition vers des postes en entreprise ?

Ce qui m’a le plus marquée, c’est la nécessité d’aligner de multiples parties prenantes internes. En cabinet, je répondais à un interlocuteur identifié. En entreprise, je dois appréhender une communauté plus large avec une diversité de sujets bien supérieure.

Là où l’avocat conseille, le juriste d’entreprise doit fédérer, convaincre et trouver des solutions qui satisfassent l’ensemble des parties prenantes.

La diversité des agendas internes exige une agilité constante pour naviguer entre les différentes priorités. C’est passionnant de gérer cette complexité, mais cela demande de développer une véritable empathie pour comprendre les différentes priorités de chacun.

Là où l’avocat conseille, le juriste d’entreprise doit fédérer, convaincre et trouver des solutions qui satisfassent l’ensemble des parties prenantes.

A titre personnel, quelles sont les causes qui vous tiennent à cœur ?

Les sujets liés à la qualité de l’environnement, la terre que l’on va laisser à nos enfants. J’essaye dans mon quotidien de faire des choix qui ne m’éloignent pas trop de ces valeurs.

Les profils idéaux pour bosser avec vous ?

Je travaille essentiellement avec des collaborateurs seniors et experts dans leur domaine sur qui je peux m’appuyer. J’apprécie des relations proches fondées sur la loyauté. Les membres de mon équipe sont des partenaires de réflexion et je suis très ouverte à la contradiction dans ce cadre. Mon équipe est travailleuse et rigoureuse, avec une véritable forme d’engagement. En somme, un engagement partagé dans ce que nous faisons ensemble.

Les personnalités avec lesquelles vous aimeriez dîner ? (célèbres ou pas, fictives ou pas, vivantes ou pas)

Gabriële Buffet-Picabia est une femme fascinante, féministe, indépendante, intellectuelle, on peut traverser un siècle avec elle.

Guillaume Apollinaire pour sa liberté et sa fantaisie, je ne me lasse pas de la beauté de ses poèmes.

Thomas Sankara, ancien président du Burkina Faso, ce révolutionnaire engagé, écologiste, féministe, panafricaniste et intègre, intégrité dont on peut dire qu’elle lui a couté la vie.

Vos mentors ?

Nicolas Vivien et Judith Fargeot, associés fondateurs du Cabinet Vivien & Associés, pour leur niveau d’exigence et d’humanité.

Chez Danone, j’ai retrouvé des figures de femmes très inspirantes comme Emmanuelle Bely et aujourd’hui Christine Flamand, SVP, Danone General Counsel & GS Europe, dont je siège au board

Quel autre métier auriez-vous aimé faire ?

Sans doute, scientifique au service des océans et des forêts.

Le livre que vous lisez actuellement ?

Je lis souvent plusieurs livres en même temps. En ce moment, « Bien- être » de Nathan Hill, « L’heure des prédateurs » de Giuliano da Empoli et « Sagan à toute allure » de Marie-Dominique Lelièvre.

Ce que vous auriez aimé écrire ?

Un poème de Guillaume Apollinaire ou de Jacques Prévert.


Propos recueillis par Florence Henriet, rédactrice en chef de la Business & Legal Review.

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