Un ESG européen en recomposition : une architecture normative face aux enjeux de compétitivité  

BLR n° 57 – 26/02/2026

Photo de couverture : table ronde lors du BLF 2025

Lecture en 8 mins

Les tables rondes organisées dans le cadre des Business & Legal Forums ont mis en lumière un même constat : l’ESG européen connaît un basculement stratégique. Longtemps perçu comme un socle normatif stable, il apparaît aujourd’hui fragilisé par ses propres ambitions. Comment préserver ses exigences sans perdre en compétitivité ? Comment simplifier sans renoncer ? Comment adapter sans renier ?   

Nos intervenants de la dernière édition du Business & Legal Forum reviennent pour nous sur ces questions clés : 

  • Olivier CATHERINE, secrétaire général – SONEPAR
  • Jérémie FIERVILLE, avocat associé – SIGNATURE LITIGATION
  • Marie JACOT, CEO France & global Head of sales – EDMOND DE ROTHSCHILD Asset Management
  • Thomas-Vini PIRES, privacy & AI solution expert – EQS GROUP
  • Philippe PORTIER, avocat associé – JEANTET ASSOCIÉS AARPI
  • Mansur Pour RAFSENDJANI, Phd, rechtsanwalt, partner, commerce, distribution, trade & logistics – NOERR PARTNERSCHAFTSGESELLSCHAFT mbB
  • Luis QUINONERO, chercheur associé et directeur juridique durabilité – CREDIMI DE L’UNIVERSITÉ DE BOURGOGNE EUROPE-SOCIÉTÉ DU CAC40
  • Hubert RODARIE, président – ASSOCIATION FRANÇAISE DES INVESTISSEURS INSTITUTIONNELS-Af2i

*Avertissement : Les propos reflètent l’expérience personnelle des intervenants / auteurs, et non la position de leur organisation.

L’essentiel : 

- L’Europe oscille entre ambition normative et pragmatisme économique.  
- Les entreprises peinent à suivre la recomposition permanente du cadre européen.  
- La complexité et l’incertitude réglementaire est devenue un risque opérationnel pour les entreprises.  
- La simplification réglementaire ne doit pas signifier l’abandon des responsabilités.  
- La vigilance reste une obligation de moyens, fondée sur la priorisation.  
- Un ESG 2.0 émerge, intégrant risques énergétiques, géopolitiques, et la sécurité des chaines de valeur.  
- La résilience devient un critère d’attractivité financière pour les investisseurs.  

ESG européen : quand l’Europe doute de son propre modèle

Où en est l’ESG européen, après le rapport Draghi et l’annonce des textes Omnibus ? Pour Philippe Portier, le sentiment dominant est celui d’un revirement brutal. Pendant des années, l’Union européenne a construit un modèle singulier de capitalisme responsable, notamment fondé sur le devoir de vigilance, la CSRD, la CS3D… L’ambition affichée, qui a guidé un long processus de négociation, était pourtant claire : promouvoir les droits de l’homme et la protection de l’environnement à l’échelle planétaire et faire de la norme un levier de compétitivité, en imposant des standards exportables à l’échelle mondiale. Or, ce récit se fissure.

Conçu initialement comme un projet structurant de long terme, combinant performance économique et responsabilité, il est aujourd’hui fragilisé par des revirements successifs. La transformation du contexte géopolitique, les injonctions américaines et l’urgence économique ont accéléré un mouvement de remise en question. Le résultat, pour les entreprises, est une incertitude permanente, plus coûteuse encore que la norme elle-même.

On est en train d’abandonner les ambitions du Green Deal, Philippe PORTIER

Thomas-Vini Pires souligne que l’initiative Omnibus, en relevant les seuils d’application de certaines obligations, crée une situation paradoxale. D’un côté, elle vise à rendre les textes plus exécutables pour les entreprises ; de l’autre, elle entretient une incertitude sur la direction réelle prise par l’Union européenne. Pour les groupes déjà engagés dans des démarches ESG avancées, le signal est brouillé : faut-il poursuivre les investissements engagés ou attendre une stabilisation du cadre ? Cette incertitude affaiblit la capacité des entreprises à se projeter dans le long terme et complexifie la communication interne auprès des équipes.

La question est de savoir quel signal on envoie réellement aux entreprises aujourd’hui, Thomas-Vini PIRES

Rapport Draghi : des recommandations plus larges que la seule simplification

Luis Quinonero insiste cependant sur une lecture plus fine du rapport Draghi. Selon lui, celui-ci ne se limite pas à une critique de la surcharge administrative, mais pointe un problème beaucoup plus large de compétitivité structurelle européenne. La baisse de productivité, le retard dans le numérique et l’innovation pèsent davantage que les obligations ESG elles-mêmes. Toutefois, le débat politique s’est focalisé sur la simplification réglementaire, parfois au détriment de l’esprit initial du Rapport qui n’a jamais recommandé un abandon des protections juridiques européennes.

Le risque, pour Luis Quinonero, est de donner l’impression que l’ESG serait devenu un frein, alors qu’aucune démonstration économique ne semble établir un lien direct entre les obligations en matière de responsabilité sociétale et environnementale et la perte de compétitivité. Il paraît sain de revoir les textes lorsqu’ils génèrent des charges administratives inutiles, mais cette révision ne devrait pas servir d’excuse à une baisse des ambitions ou à un abandon du leadership européen sur ces sujets.

Il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain, a moyen et long terme la responsabilité favorise le développement économique et la cohésion sociale. Luis QUINONERO

Les normes ESG : fardeau bureaucratique ou avantage compétitif ?

Mansur Pour Rafsendjani apporte un éclairage essentiel en revenant sur l’expérience allemande. La réglementation a d’abord été appliquée de manière très rigoureuse par le BAFA, avec des obligations de reporting extrêmement détaillées.

Face aux critiques, le législateur a assoupli certaines modalités, notamment les sanctions, sans remettre en cause le principe même de vigilance.

Cette évolution illustre, selon lui, une tendance européenne plus large : l’objectif n’est pas d’exiger l’impossible, mais de responsabiliser les entreprises de manière proportionnée. La vigilance repose sur la démonstration d’efforts raisonnables, documentés et gouvernés, non sur la maîtrise totale de sa chaîne de valeur mondialisée.

Les entreprises avaient l’obligation de faire un rapport et le BAFA avait exigé qu’elles répondent à 400 questions… Mansur Pour RAFSENDJANI

Luis Quinonero rappelle également que la vigilance reste une obligation de moyens, fondée sur l’amélioration continue, et non une obligation de perfection vis-à-vis de vos tiers.

La directive ne vous demande pas de détruire votre activité. Luis QUINONERO

L’influence de la géopolitique

La géopolitique fait évoluer l’ESG vers un ESG 2.0, la résilience et la capacité d’anticipation des entreprises face aux nouveaux risques deviennent des critères de sélection pour les investisseurs.

Pour Jérémie Fierville, les entreprises n’ont pas encore suffisamment intégré la géopolitique dans leur gouvernance. Conséquences de la guerre en Ukraine, tensions autour de Taïwan, droits de douane, dépendance énergétique, résilience des chaînes d’approvisionnement, sanctions internationales et contre-sanctions, sensibilité directe et indirecte aux manipulations des taux de change : les risques géopolitiques se multiplient et modifient en profondeur l’environnement des acteurs économiques.

Or, beaucoup d’entreprises restent, fin 2025, dans une forme de sidération face aux chocs qui se succèdent à un rythme effréné dans l’actualité.

Dans ce contexte, un ESG 2.0 doit permettre de faire évoluer la gouvernance des entreprises afin d’anticiper au mieux les soubresauts géopolitiques, pour s’y adapter et le cas échéant en tirer un avantage compétitif par rapport à des concurrents moins alertes. Selon lui, il est donc probable que les investisseurs ajoutent rapidement à leurs critères d’investissement la capacité des entreprises à s’adapter au nouveau contexte géopolitique. 

Les entreprises doivent faire évoluer leur gouvernance pour l’adapter au nouveau contexte géopolitique, ce qui leur permettra de gagner en attractivité auprès des investisseurs. Jérémie FIERVILLE

Du point de vue des investisseurs, Marie Jacot rappelle que l’ESG n’est ni un slogan ni une posture politique, mais une méthodologie d’analyse de long terme.

Ainsi, contrairement à certaines idées reçues, l’ESG n’est pas fondamentalement remis en cause. En revanche, ce sont les critères analysés qui évoluent  : la capacité de résilience, l’aptitude à absorber des chocs énergétiques ou géopolitiques et la qualité de la gouvernance deviennent déterminantes dans les décisions d’allocation du capital.

L’ESG continue donc de structurer les stratégies d’investissement, mais sous une forme plus pragmatique et plus ancrée dans la réalité économique.  

La résilience devient un critère central de l’analyse des investisseurs.  Marie JACOT  

Olivier Catherine propose une lecture évolutive de l’ESG. Selon lui, le cadre initial, conçu pour soutenir la pérennité des entreprises et de leurs business models, doit s’adapter aux réalités d’un environnement mondial marqué par la fragmentation et la conflictualité.

Dans ce contexte, la montée en puissance du New ESG n’éclipse pas l’ESG « historique » : il l’enrichit en intégrant désormais les dimensions énergétiques, sécuritaires et géopolitiques qui conditionnent la performance durable des organisations.  

L’ESG se réinvente et intègre désormais trois enjeux majeurs : énergie, sécurité, géopolitique.  Olivier CATHERINE 

Hubert Rodarie inscrit cette évolution dans une tendance de fond.  Pour lui, l’ESG a favorisé la réintroduction d’une nécessaire responsabilisation de l’investisseur dans les effets immédiats et à terme de ses décisions. A ce titre, l’investisseur retrouve avec la notion de résilience un critère de choix d’investissement un peu masqué par des dispositifs de maîtrise des risques issus de la théorie financière des années 1990/2000 qui a structuré pratiques professionnelles et prudentielles.

L’analyse des investissements potentiels intègre dorénavant de façon plus visible cette notion au même titre que les anticipations de performance financière.

Ce mouvement ne peut qu’être favorable à la sécurité des capitaux investis. 

L’ESG réintroduit l’idée-force de responsabilité dans l’usage des capitaux.  Hubert RODARIE  

Conclusion : moins de normes, plus de lisibilité ?   

Les échanges convergent vers un même constat : l’ESG entre dans une nouvelle phase. Sans renier ses fondements, il s’élargit pour intégrer les contraintes du monde réel — énergie, sécurité, géopolitique. Pour les entreprises comme pour les investisseurs, la résilience devient le nouveau marqueur de performance durable. Encore faut-il que le cadre réglementaire accompagne cette transformation avec clarté et stabilité.  

Article rédigé grâce au concours de Paul CAILLARD, coordinateur, Lucile PETIT, co-coordinatrice, Victor Chaves de OLIVEIRA, rédacteur en chef du portail de l’IE, CLUB DROIT de L’ ÉCOLE DE GUERRE ÉCONOMIQUE.

Crédit photo : Richard BORD

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