America first, géopolitique mouvante : les entreprises européennes s’arment-elles ?

BLR n° 55 – 11/12/2025

Photo de couverture : table ronde lors du BLF 2025

Lecture en 8 mins

Certains travaux du Business & Legal Forum 2025 rappellent que les secousses géopolitiques redessinent brutalement le terrain de jeu des entreprises européennes. Et ce n’est pas de tout repos !

Voici quelques-unes des réflexions partagées lors de deux tables rondes par :

  • Yann AMBACH, chef de bureau « politique tarifaire et commerciale », sous-direction du commerce international – DGDDI – MINISTÈRE DE L’ÉCONOMIE (MEFSIN) ;
  • Kyrill FARBMANN, compliance director – McDONALD’S CORPORATION ;
  • Sara KOSKI, group compliance director – NEXANS ;
  • Philippe METTOUX, directeur juridique et de la conformité groupe – SNCF GROUPE ;
  • Emmanuel PITRON, DG, ADIT ;
  • Dominique BOURRINET, directeur juridique groupe, SG ;
  • Grégory DEMONTOY, directeur de la conformité, BOUYGUES CONSTRUCTION ;
  • Fabien GANIVET, avocat associé, head of litigation & regulatory, DLA PIPER ;
  • Géraldine HIVERT de GRANDI, group vice-president litigation and dispute resolution, THALES* ;

*Avertissement : les propos reflètent l’expérience personnelle des intervenants / auteurs, et non la position de son organisation.

L’essentiel :
  • Décloisonner ! (Juridique, compliance, douane, cybersécurité, RGPD, sanctions…)
  • Cartographier l’instable, voire l’impensable (et accepter que cela change).
  • Gérer la compliance comme une compétence organisationnelle, et non seulement comme une contrainte réglementaire.
  • Penser Supply chain comme un actif souverain et stratégique.
  • Maintenir la vigilance quand l’environnement pousse à l’urgence.
  • Institutionnaliser une gouvernance anticipative, non réactive.
  • Travailler la réputation comme partie intégrante du risque.

America First : les entreprises sous tension

Depuis le retour affirmé du « America First », les entreprises européennes évoluent dans un environnement géopolitique mouvant où la règle semble devenir l’exception.

Comme le rappelle Emmanuel Pitron : le slogan de Trump n’est pas qu’un message politique, c’est un programme d’action reposant sur l’affaiblissement du multilatéralisme, l’usage du rapport de force particulièrement complexe avec une alternance de position de coopération et de guerre et la remise en cause des régulations globales.

Résultat ? Une avalanche de mesures : suspension du FCPA, contrôles renforcés sur l’export, sanctions ciblées, incitations industrielles sélectives.

Le slogan de Trump n’est pas qu’un message politique – c’est un programme d’action. Emmanuel PITRON

Les entreprises vont aussi devoir prioriser leur positionnement géostratégique, car elles ne peuvent pas être systématiquement alignées vis-à-vis de tous les États. Par exemple, Exxon se réinstalle en Russie malgré les sanctions.

La relation transatlantique : entre nécessité et défiance

Si Yann Ambach rappelle que les États-Unis restent un partenaire indispensable, avec lequel notre balance commerciale est équilibrée, l’instabilité réglementaire et douanière fragilise les chaînes de valeur. Certaines entreprises ne sont pas prêtes : comment se protéger lorsqu’un contrat ou un marché bascule du jour au lendemain ? Notre rôle est de les accompagner. L’instabilité commerciale est aussi partagée avec d’autres États comme la Chine, nous tentons alors de promouvoir le multilatéralisme.

Certaines entreprises ne sont pas prêtes : comment se protéger lorsqu’un contrat ou un marché bascule du jour au lendemain ? Notre rôle est de les accompagner. Yann AMBACH

Philippe Mettoux (La SNCF opère aux États-Unis par la filiale SNCF America dont Philippe préside le board) résume l’ambivalence : la peur de la norme américaine cohabite avec son utilité comme moteur culturel : « la conformité fait enfin consensus – souvent par crainte, toujours par nécessité« . 

La suspension du FCPA pendant 6 mois a permis la rédaction de nouvelles guidelines qui favorisent les entreprises américaines, à l’instar des affaires « Pennex » et « Liberty Mutual. »

Philippe ajoute : « quand le doigt de Trump montre la Lune, évitons de regarder son doigt et regardons la Lune. C’est elle qui représente toutes les contraintes que les entreprises doivent respecter dans le monde entier et pas seulement aux États-Unis. Nous, on travaille dans 130 pays ».

Quand le doigt de Trump montre la Lune, évitons de regarder son doigt et regardons la Lune. Philippe METTOUX

Perception, réputation et rapport de force

Kyrill Farbmann nuance : peu importe que le FCPA soit suspendu – l’anticorruption « mondiale » existe déjà. Kyrill ajoute un commentaire personnel : « la réputation française n’est pas toujours un avantage compétitif. À l’international, confiance et conformité ne se décrètent pas – elles se prouvent« . 

En outre, Kyrill insiste sur l’importance du dialogue avec les autorités qui n’appréhendent pas à leur juste valeur l’impact de leurs décisions.

La réputation française n’est pas toujours un avantage compétitif. À l’international, confiance et conformité ne se décrètent pas – elles se prouvent. Kyrill FARBMANN

La Supply Chain comme ligne de front

Sara KOSKI

Pour Sara Koski, on assiste à une accélération des incertitudes et la crise actuelle révèle l’importance d’anticiper les impacts, un angle mort : l’absence d’anticipation géopolitiques dans les choix opérationnels industriels.  

Reshoring, incitations locales, restrictions extraterritoriales : la localisation n’est plus seulement productive, elle devient « géopolitique ». Quelque soit le secteur, comprendre ces dynamiques est désormais essentiel.

Sara rappelle aussi que les délais de prescription des lois pénales sont bien plus longs que les cycles politiques (mandat du Président Trump), il est indispensable que les entreprises européennes restent vigilantes. 

Les délais de prescriptions des lois pénales sont bien plus longues que les cycles politiques, il est indispensable que les entreprises européennes restent vigilantes. Sara KOSKI

Anticiper les risques face aux bouleversements géopolitiques au-delà d’America First 

Dans le contexte des bouleversements géopolitiques contemporains, l’importance stratégique de la compliance est encore plus manifeste, selon Fabien Ganivet. Les règles et standards internationaux en matière d’éthique des affaires doivent agir comme un véritable repère et peuvent même servir de levier en termes d’attractivité pour les acteurs économiques. En effet, anticiper et tenter de maîtriser les nouveaux risques d’une part, et maintenir une certaine prévisibilité et la sécurité juridique d’autre part, tels sont bien les enjeux centraux pour les entreprises et les investisseurs, qui prennent un relief d’autant plus important dans un contexte international devenu particulièrement incertain.

Dans le contexte des bouleversements géopolitiques contemporains, l’importance stratégique de la compliance est encore plus manifeste. Fabien GANIVET

Pour Géraldine Hivert de Grandi, la réalité frappe vite. La difficulté réside dans l’équilibre entre accélération industrielle et maintien des standards d’intégrité : dans un contexte de pression opérationnelle, la tentation du relâchement existe. L’histoire récente montre que les urgences fabriquent aussi des affaires. Le risque réputationnel et médiatique est un enjeu majeur pour l’entreprise et les IA génératives d’images sont de nouvelles sources de risques à fort impact. 

Face au contexte actuel, il est essentiel de prendre le recul suffisant pour réfléchir à la manière d’adresser les différents risques, les problèmes générés et les partager afin que la gouvernance s’y adapte. Le risque médiatique et réputationnel est également souligné par Dominique Bourrinet.

Face au contexte actuel, il est essentiel de prendre le recul suffisant pour réfléchir à la manière d’adresser les différents risques, les problèmes générés et les partager. Géraldine HIVERT de GRANDI

Le monde de la banque n’est pas épargné. Dominique Bourrinet rappelle que le risque géopolitique s’est imposé depuis quelques années comme réalité, avec des décisions rapides à prendre telles que la vente d’une filiale de Russie lors du déclenchement de la guerre russo-ukrainienne. Les risques géopolitiques peuvent avoir des impacts opérationnels et potentiellement financiers importants. Certains sont dans la catégorie « connus », d’autres sont moins prévisibles. En deux mots : « l’invraisemblable est devenu possible » .

À mon sens, la gestion de ce risque n’est pas que l’affaire de la compliance ou du département des risques mais le département juridique a aussi un rôle à jouer. C’est le cas, notamment, dans le cadre de la prise en compte du risque climatique. De façon plus générale, l’émergence du risque géostratégique génère une vertu : celle de travailler de façon tranversale sur les sujets prospectifs dont le champ peut être très large. J’ajouterais qu’en France les autorités sont dans l’accompagnement dans les gestions des risques de cyberattaques, notamment dans le cadre des dépôts de plainte lors de fraudes.

Les risques géopolitiques peuvent avoir des impacts opérationnels et potentiellement financiers importants. Dominique BOURRINET

Peut-être dans une moindre mesure hier, mais aujourd’hui, faut-il attendre la loi ou s’autoréguler ? Grégory Demontoy (Bouygues Construction) tranche : un programme robuste, ancré, survit aux crises, aux alternances réglementaires et aux surprises du terrain. Le directeur compliance a le « mindset » pour identifier les risques, les cartographier et alerter. La conformité est une aide à la décision. En outre, contrairement à la norme, un programme de conformité robuste ne change pas tous les quatre matins. 

Les outils de la conformité permettent d’agir un environnement complexe et disparate et ce management par les risques permet de déployer localement des solutions initialement prévu à l’international (exemple : lutte contre les trafics). Aujourd’hui, dans des programmes de réhabilitation, les risques que nous avons identifiés pour des zones à risque à l’étranger sont appliqués en France dans des quartiers où les autorités sont absentes.

Le directeur compliance a le « mindset » pour identifier les risques, les cartographier et alerter. Grégory DEMONTOY

En conclusion, comme l’affirme Emmanuel Pitron (Adit), la difficulté est de différencier l’essentiel de l’accessoire et cela demande une information fiable dans un monde où l’information peut être sous influence ou fausse. 

L’IA pourra être un allié, mais pas sans risque : « l’invraisemblable devient possible ! ». Un défi pour nos organisations et la société.

Article rédigé grâce au concours de Paul Caillard, coordinateur, Lucile Petit, co-coordinatrice, Victor Chaves de Oliveira, rédacteur en chef du portail de l’IE, CLUB DROIT de L’ ÉCOLE DE GUERRE ÉCONOMIQUE.

Crédit photo : Richard BORD

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